Day one. Premier jour, premiers entretiens avec des patients. Un jeune homme de 18 ans,
fumeur de cannabis, hospitalisé ce weekend parce que "ça n'allait pas du tout".
Et effectivement, ça ne va pas, mais alors pas bien du tout. Il voit des panneaux lumineux partout, des feux tricolores géants,
une signalisation de cauchemar qui le poursuit et qui lui indique 'ce qu'il faut faire'.
Comme si ce n'était pas suffisant, il entend des voix qui lui suggèrent de
suivre ces panneaux, et que s' il ne le fait pas, il ne sera pas 'en sécurité'... Il a du mal à raconter tout ça, les mots sortent péniblement, les phrases sont hésitantes. Il y a beaucoup de monde dans sa tête et il
peine à se concentrer pour répondre aux questions. Un moment, il dit "Je ne
comprends pas ce qui m'arrive, je ne sais plus ce qui est vrai et ce qui est
faux". Son visage exprime un effroi profond, ses yeux sont exorbités, son regard est perdu, de
grosses larmes coulent sur ses joues. 18 ans. Voilà. C'est ça une crise de
folie. Chez les psychiatres, on appelle ça une bouffée délirante aiguë. Et ca a
l'air pas cool du tout à vivre. Ma co-interne majore le traitement
neuroleptique. On le revoit l'après-midi, il a du mal à tenir la tête droite et
les yeux ouverts, et il a la bouche béante comme un four. Cette fois il répond aux questions
de façon simple et cohérente, sur un ton monocorde, un peu comme un robot qui n'aurait pas d'émotions.
"Ah oui le traitement, ça tasse !" me dit ma co-interne. Çà pour être tassé,
il est tassé. On lui a même bien appuyé sur le citron ! On se dit que c'est
toujours mieux que l'état d'extrême angoisse dans lequel on l'a vu ce matin. Je
me rappelle ses mots quand on lui a demandé pourquoi il ne portait pas le même
nom de famille que son père..."Je suis dans une famille décomposée" (...) "Vous
voulez dire recomposée ..??"
Et voilà, la famille décomposée a un nouveau
zombie. Espérons qu'on pourra prochainement réduire les traitements et le ramener du côté des Hommes.